Une série de cyanotypes de Josef Nadj

C’est en s’intéressant aux travaux précurseurs de la photographie de sir John Herschel et de William Henry Fox Talbot que la botaniste anglaise Anna Atkins utilise, pour la première fois, la technique primitive du cyanotype qui lui permet alors de documenter les feuilles et les fleurs des plantes qu’elle étudie. Nous ne sommes pas encore au milieu du XIXe siècle. Ces photogrammes sont obtenus sans système optique, en exposant sans intermédiaire l’objet à la lumière. Il suffit d’apposer simplement les spécimens végétaux entre le papier sensible et la source lumineuse, grâce à un processus d’impression qui a la particularité de donner des tirages monochrome d’un bleu sombre, d’une intense richesse visuelle.

 

L’été dernier, en étudiant « la préhistoire » de la photographie, Josef Nadj découvre ces empreintes végétales aux nuances bleutées et décide de reprendre l’histoire là où elle s’était arrêté. Soit, à quelques exceptions près (Man Ray, Moholy-Nagy…), avec Atkins elle-même. Chaque nuit il se lève, bien avant le lever du jour, et part visiter les jardins publics, arpenter les rives de la Loire, les chemins de halage, pour se mettre en quête des espèces végétales qui l’interpellent sur son passage.

Ce retour aux sources de la photographie s’accompagne d’un fertile retour à la nature, d’une joyeuse célébration panthéiste, d’une expérience cardinale toujours à approfondir. Un jeu avec les états de la matière qui, en combinant les fibres, les lignes et les motifs, figure de nouvelles formes de vie. Dans ce bleu profond, quasi-mystique, qui dessine des ciels nouveaux entre bleu cyan et bleu de Prusse, Giotto et Yves Klein, c’est aussi à un rituel de passage entre deux mondes que l’on assiste, vient s’y éployer un lieu intériorisé, ni vraiment ici, ni tout à fait ailleurs, qui accompagne le mouvement de l’existence et dessine, chemin faisant, pour le chasseur-cueilleur comme pour le spectateur, un entêtant objet de méditation.

 

Jean-François  Ducrocq

Inhancutilitatem vu par Tiphaine Calmettes

Au CCN d’Orléans puis au Collège des Bernardins (Paris), le chorégraphe Josef Nadj expose ses cyanotypes. L’exposition Inhancutilitatem s’offre comme la première pièce d’un grand projet artistique qui se définit comme une quête du paradis perdu, un retour vers les origines du geste créateur. Mais également comme une étape fondamentale dans la carrière de cet artiste prolixe.

Dans la salle d'entrée du CCN d’Orléans, qui sert régulièrement de lieu d'exposition, des cyanotypes floraux bleus sont accrochés. Ils ont été réalisés par Josef Nadj, chorégraphe et directeur du lieu depuis 1995. Avant de choisir la danse, l’artiste a appris le graphisme, la composition plastique, les rythmes formels. Il n'a jamais cessé de dessiner bien au contraire, il s'amuse à changer de medium comme à découvrir de nouvelles techniques. Depuis quelques temps il se laisse aller à des expérimentations de procédés photographiques anciens, comme une quête de l'origine.

Il se fascine alors pour le bleu profond du cyanotype, « couleur de l'infini de l'espace ». Ce procédé consiste à recouvrir un support d'un mélange de produits photosensibles, poser un objet dessus et l'exposer à des rayons ultra-violets comme pour les photogrammes. Le produit n'ayant pas été exposé est éliminé à l'eau courante et révèle, en dégradé de teintes, la trace de l'objet exposé. Josef Nadj nous raconte qu’il a récolté un peu partout, au gré de ses promenades, les plantes ici exposées. Il les a choisies avec attention selon leurs qualités graphiques et les dispose de manière à créer une concentration rythmique : du mouvement. Cela fait un an qu'il dit « être dans cette folie ». « Tout est végétal » poursuit-il. Avec les plantes, Josef Nadj dessine l’image d’un paradis perdu, part à la recherche d’une harmonie à entendre et sur laquelle s’appuyer.

 

Grand œuvre

Mais les cyanotypes ici présentés ne sont qu'une pièce du grand puzzle qui occupe l'esprit de Josef Nadj en ce moment. Ces accumulations, tentatives et expérimentations sont les étapes préliminaires d’un plus grand projet dont il prévoit l'aboutissement d'ici trois ans. Mnémosyne ou Inhancutilitatem – le titre qui lui semblait si évident quelques jours auparavant ne semble plus si pertinent aujourd'hui – se présente comme une performance qui abordera la technicité et la fabrication de l'image. Mnémosyne (ou Inhancutilitatem) c'est un désir de retourner aux origines, faire un point sur sa pratique, sa carrière dans un premier temps, et retourner encore plus loin en arrière, au mythe de la création, à Adam et Eve plus particulièrement. Il imagine donc mettre en place une installation en mouvement dans laquelle sera recréée l'image du couple originel et de leur paradis perdu.

Mnémosyne convoque l’imaginaire du poème de Friedrich Hölderlin mais aussi le travail d'Aby Warburg repris par la suite par George Didi-Huberman. Travaillant sur sa mémoire, Josef Nadj interroge son rapport à la photographie – qu’il pratique depuis une dizaine d’années – comme son parcours d’expériences scéniques, qu’il repense, seul.

Pour réinterpréter certaines problématiques qui l’ont accompagnées et qu’il souhaite développer et enrichir, le performeur se mettra en scène, seul, dans une boîte, sorte de chambre noir grandeur nature. 6h24 de performance, découpée en 64 scènes ou 64 approches du mythe d’Adam et Eve et de la chute : Adam et Ève sous l’arbre, le serpent, Ève, pomme à la main… « Je prends le Paradis comme motif central, noyau autour duquel je compose et décompose » raconte-t-il. Ce chiffre symbolique, il l’emprunte au Yi Jing, « Traité canonique des mutations » une recherche spéculative qui occupe une place fondamentale dans la pensée chinoise.

En direct, Josef Nadj retravaillera les photographies d’Ève, développant ou modifiant les prises de vue. Partant du sténopé, en passant par la camera obscura, le film, jusqu'au numérique, il file des origines jusqu’à aujourd’hui. Strate, collage, reconfiguration de l’image, anachronisme, par la performance, Josef Nadj met en scène la technicité et rend visible la fabrique des images. Chaque nouvel élément sera transformé, re-photographié par le polaroïd, lui même à nouveau photographié par le collodion Humide. Ce dernier élément boucle la boucle, car selon Josef Nadj on ne peut toujours pas dépasser la qualité de cette dernière qui produit des négatifs grandeur nature.

Mais s’il expose, dans la performance Mnémosyne, son atelier de photographe – celui-là même où il travaille quotidiennement – il s’y déplace encore en tant que danseur : « Je chorégraphie tout ce jeu, tout ce travail. »

 

Tiphaine Calmettes, Mouvement, 20 juillet 2016

Exposition disponible en tournée.


Expositions passées :

 

17 mai – 1er juillet 2017

Maison des arts de Grand Quevilly

Grand Quevilly (FR)

 

18 novembre 2016 – 15 janvier 2017

Musée des Beaux-Arts

Orléans (FR)

 

21 juillet – 18 septembre 2016

Collège des Bernardins

Paris (FR)

 

29 avril – 29 juin 2016

Centre chorégraphique national

Orléans (FR)