« Le poète se mourait […]. Le poète se mourait depuis si longtemps qu’il avait cessé de comprendre que c’était la mort. […] »
Varlam Chalamov, « Cherry-Brandy », Récits de la Kolyma
Pour la première fois depuis Asobu en 2006, Josef Nadj signe à nouveau une pièce de groupe, dont l’arrière-plan est expressément littéraire. À l’origine de cette création, une « étude dramatique en un acte » d’Anton Tchekhov, Le Chant du cygne (Calchas, 1886-97), qui met en scène un vieil acteur dans un théâtre déserté, tard le soir, après la représentation. Un acteur sur le déclin, habité par des lambeaux des rôles qu’il a interprétés, seul sur une scène plongée dans la pénombre… « Le noir sur le plateau, surtout dans ce moment inaugural, juste avant que ne débute le spectacle, m’a toujours semblé fondamental », explique Josef Nadj. Car, plus encore que le contexte ou l’argument de la pièce, c’est le nom du personnage de Tchekhov qui a retenu son attention : Svetlovidov, c’est-à-dire « celui qui voit clair », celui qui, dans les ténèbres, sait à la fois discerner et révéler le moindre éclat de lumière, lui est apparu en effet comme une possible métaphore de la posture de l’artiste ou du poète, tout entier tourné vers son art, assigné à son art, « bon qu’à ça », toujours et partout – jusque dans les situations les plus extrêmes.
« La vie entrait toute seule en lui […] : il ne l’appelait pas, mais elle n’en pénétrait pas moins son corps, son cerveau, elle entrait comme la poésie, comme l’inspiration. Et pour la première fois, la signification de ce mot lui fut révélée dans toute sa plénitude. La poésie était la force créatrice dont il vivait. […] Il ne vivait pas pour la poésie, il vivait par elle. »
Varlam Chalamov, « Cherry-Brandy », Récits de la Kolyma
De telles situations, Tchekhov en a fait l’expérience volontaire lorsqu’en 1890, il a séjourné plusieurs mois dans « ce véritable enfer » qu’était le bagne de l’île de Sakhaline, afin de témoigner des conditions de vie des déportés. Et, quelques décennies plus tard, Varlam Chalamov, un autre écrivain dont l’œuvre a également nourri Cherry-Brandy, a décrit un autre enfer sibérien, la Kolyma où lui-même fut détenu entre 1937 et 1953. Cependant, la figure centrale de la nouvelle création de Josef Nadj est un autre poète encore, également de langue russe : il s’agit d’Ossip Mandelstam (1891-1938), l’auteur de Tristia, Le Bruit du temps, d’un merveilleux Entretien sur Dante ou des Cahiers de Voronèje qu’il composa en exil, entre 1935 et 1937…
« Siècle mien, brute mienne, qui saura Plonger les yeux dans tes prunelles Et ressouder avec son sang Les vertèbres des deux siècles ? » Ossip Mandelstam, « Le siècle » (1923)
Reconnu dès la publication de ses premiers recueils, Ossip Mandelstam considérait le mot comme inséparable du corps, de la voix et du geste ; il lui prêtait une puissance concrète, agissante. Il était aussi, il était ainsi un homme engagé dans son temps. Quoique non publiés, et n’ayant circulé oralement que dans le cercle très restreint de ses proches, ses distiques sur Staline, véritable charge contre « le montagnard du Kremlin », lui vaudront sa première arrestation en 1934. Assigné à résidence dans l’Oural, puis condamné aux travaux forcés, Mandelstam mourut d’épuisement pendant son transfert au goulag. Chalamov, qui l’admirait, lui a consacré « Cherry-Brandy », l’un de ses Récits de la Kolyma. Et Josef Nadj, voyant en lui l’exemple même du poète absolu, l’évoque a son tour dans son Cherry-Brandy. Une pièce austère et grave, sombre et fiévreuse, où la réflexion sur l’art, sur le rôle et la responsabilité de l’artiste dans son temps, devient la source d’une méditation sur le siècle.
Myriam Blœdé
Varlam Chalamov, « Cherry-Brandy », in Récits de la Kolyma, Verdier, 2003, p. 101-108. Anton Tchekhov, L’Île de Sakhaline (1895), Gallimard, « folio classique », 2001. Ossip Mandelstam, « Le siècle », in Tristia et autres poèmes, Gallimard, 2005, p. 111.
C’est à la demande de Valéri Chadrine, directeur du Festival de Théâtre Tchekhov et directeur artistique pour la Russie des « Années croisées France-Russie », que ce projet est né. 2010 marque, en effet, le 150e anniversaire de la naissance d’Anton Tchekhov et, dans ce contexte, Josef Nadj s'est vu commander une création qui lui soit dédiée.
Après deux sessions de « laboratoire de recherche », en juin et novembre 2009, cette pièce a nécessité trois mois de répétitions qui ont eu lieu du 22 mars à fin mai 2010 au C.C.N. d'Orléans, puis, les deux premières semaines de juin, à la salle Jean-Louis Barrault de la Scène Nationale d'Orléans.
Les premières représentations ont eu lieu les 5, 6 et 7 juillet 2010 à Moscou, puis les 11, 12 et 13 juillet 2010 à Saint-Pétersbourg, dans le cadre de l'« Année France-Russie 2010 ».
Pourquoi la Russie?
Josef Nadj entretient avec la Russie des rapports privilégiés depuis de nombreuses années. Plusieurs de ses pièces y ont été présentées (Les Veilleurs, Woyzeck, Le Temps du repli, Journal d’un inconnu, Entracte) dans diverses villes (Moscou, Saint-Pétersbourg, Volgograd, Saratov).
Les Veilleurs a reçu le Masque d’Or du meilleur spectacle étranger présenté en Russie en 2000, et Woyzeck a obtenu le même prix pour l’année 2002.
En 2003, Josef Nadj a participé à la création de Penthésilée, mise en scène par Alain Milianti. Il est resté plusieurs semaines à Saratov pour travailler avec les étudiants du conservatoire de théâtre, dirigé à l’époque par Anton Kouznetsov. Á cette occasion, il a réalisé une série de photographies, intitulée L’Opus de Saratov, qui a été exposée à plusieurs reprises, notamment en 2006, au Festival d’Avignon dont Josef Nadj était l’artiste associé.