Spectacle de Josef Nadj pour cinq interprètes et trois musiciens

Inspiré de l’œuvre de Bruno Schulz

 

Chorégraphie, conception, réalisation et mise en espace de l’exposition

Josef Nadj

 

Musique originale

Szilárd Mezei

 

Scénographie

Michel Tardif

assisté de François Bancilhon

 

Peinture des décors 

Jacqueline Bosson

 

Création lumières

Rémi Nicolas

assisté de  Christian Halkin

 

Captation et montage vidéo

Thierry Thibaudeau

 

Danseurs

Istvan Bickei, Ivan Fatjo, Eric Fessenmeyer, Peter Gemza, Josef Nadj

 

Participation

Martin Zimmermann pour le film

 

Violon et contrebasse

Szilárd Mezei

 

Violoncelle

Albert Márkos

 

Percussion

Tamás Geröly

 

Durée

1 heure 50 minutes

 

Création

au festival de Danse de Cannes le 5 décembre 2001.

 

Coproduction

Centre Chorégraphique National d’Orléans, Festival de Danse de Cannes, Bruges Capitale Culturelle Européenne 2002.

 

Ce spectacle a reçu le grand prix de la critique 2001-2002 – Palmarès danse par le Syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse.

Ce pourrait être un banquet platonicien. Ils sont cinq, c’est-à-dire quatre, réunis autour d’une figure centrale – détenteur de la connaissance, expérience, vérité ou loi -, figure du maître, figure du père. Ils sont cinq, quatre et un philosophes, tendus par un même désir, une même intention qui est quête du sens et de l’origine, quête d’un sens qui passe par le retour à l’origine. Et ils cherchent, « s’interrogent ».

 

Philosophes-arpenteurs, essentialistes, exégètes du monde, explorateurs de la nature et expérimentateurs de la matière, alchimistes, bricoleurs, il ne leur manque que la parole… Aussi, c’est dans la pratique, dans le mouvement et l’action que s’opère leur quête.

 

Faire (aller, observer, agir) et comprendre – « métaphoriques », l’errance et les actes des « philosophes », bien que dénués de signifcation apparente, sont au contraire combles d’un sens qui les dépasse et qu’il leur faut retrouver.

Les philosophes vu par Myriam Blœdé

l’art n’est pas un rébus dont la clé serait cachée quelque part,

et la philosophie n’est pas un moyen de résoudre ce rébus.

Bruno Schulz, lettre à Stanislaw Ignacy Witkiewicz

 

Les Philosophes de Josef Nadj se fonde sur l'univers, la vie et l'œuvre, de Bruno Schulz.

 

« Le mot n'est plus aujourd'hui qu'un fragment, un rudiment d'une ancienne et intégrale mythologie.

(...) il tend vers des milliers de combinaisons; tels les morceaux écartelés du serpent légendaire qui se cherchaient dans les ténèbres. (...) dès que le mot libéré de la contrainte est laissé à lui-même et rétabli dans ses propres lois, il se produit en lui une régression : il tend alors à se compléter, à retrouver ses liens anciens, son sens, son état primordial dans la patrie originelle des mots – et c'est alors que naît la poésie.

 

La poésie, ce sont des courts-circuits de sens qui se produisent entre les mots, c'est un brusque jaillissement des mythes primitifs. »

Bruno Schulz, La mythification de la réalité (Les Boutiques de cannelle)

 

BRUNO SCHULZ

Né à Drohobycz (Galicie) en 1892, Bruno Schulz a vécu toute sa vie dans sa ville natale où il enseignait le dessin. Enfermé dans le ghetto de Drohobycz, il est tué le 19 novembre 1942, d'une balle dans la nuque, tiré par un soldat S.S.

D'abord peintre, graveur, dessinateur, c'est par la littérature que Schulz accède, de son vivant, à la reconnaissance : il obtient, en 1938, le Laurier d'or de l'Académie polonaise de littérature pour deux recueils de récit, Les Boutiques de cannelle (1934) et Le Sanatorium au croque-mort (1937). Outre des deux volumes, ne subsiste aujourd'hui qu'une partie de l'oeuvre de cet auteur prolifique (correspondance, essais critiques et oeuvres de fiction), considéré comme l'un des écrivains majeurs du XXe siècle(1). Nombre de ses écrits ont été perdus, détruits, dispersés, dans la tourmente de la Deuxième Guerre mondiale.

 

 

 

Ce pourrait être un banquet platonicien. Ils sont cinq, c’est-à-dire quatre, réunis autour d’une figure centrale – détenteur de la connaissance, expérience, vérité ou loi –, figure du maître, figure du père. Ils sont cinq, quatre et un philosophes, tendus par un même désir, une même intention qui est quête du sens et de l’origine, quête d’un sens qui passe par le retour à l’origine. Et ils cherchent, « s’interrogent ».

Philosophes-arpenteurs, essentialistes, exégètes du monde, explorateurs de la nature et expérimentateurs de la matière, alchimistes, bricoleurs, il ne leur manque que la parole… Aussi, c’est dans la pratique, dans le mouvement et l’action que s’opère leur quête.

 

Une des particularités de mon existence est que je me nourris de métaphores, que je me laisse très facilement entraîner par la première métaphore venue. M’étant ainsi trop avancé, je dois me rappeler en arrière, reprendre lentement, difficilement mes esprits.

Bruno Schulz, « La solitude » (Le Sanatorium au croque-mort)

 

Faire (aller, observer, agir) et comprendre – « métaphoriques », l’errance et les actes des « philosophes », bien que dénués de signification apparente, sont au contraire combles d’un sens qui les dépasse et qu’il leur faut retrouver.

« Plutôt que de chercher nous-mêmes un sens, il vaut mieux coudre les métaphores les unes aux autres, en repérer les échos » (Henri Lewi, Bruno Schulz ou les Stratégies messianiques).

 

CINQ HOMMES ENTRE EUX

Le Livre… Jadis, au petit matin de mon enfance, à la première aube de ma vie, sa douce lumière éclairait l’horizon. Il reposait glorieux sur le bureau de mon père qui, plongé en lui, frottait en silence, patiemment, d’un doigt humecté de salive le dos des feuilles jusqu’à ce que le papier aveugle s’embrumât, se brouillât, réveillât le troublant pressentiment (…).

Parfois mon père se détachait du Livre et s’éloignait. Je restais seul, alors le vent traversait les pages et les images se levaient.

(…) C’était il y a très longtemps. A cette époque ma mère n’était pas encore là. Je passais mes journées seul avec mon père, dans notre chambre grande comme le monde.

Bruno Schulz, « Le Livre » (Le Sanatorium au croque-mort)

Prégnance de la figure paternelle dans l’œuvre de Schulz. Dans « Les philosophes », c’est à la fois la question de la confrontation de l’homme à lui-même, à sa propre masculinité, et celle du rapport au père qui est ici abordée.

Comment échapper à la loi du père, comment la contourner pour devenir père soi-même et accéder sans médiation au Père originel ? Comment échapper au fatum, à la détermination de la succession linéaire du temps et des générations ?

 

STRUCTURE ET DISPOSITIF SCENIQUE DES PHILOSOPHES

Les faits ordinaires sont alignés dans le temps, enfilés sur son cours comme des perles. Ils ont leurs antécédents et leurs conséquences, qui se poussent en foule, se talonnent sans cesse et sans intervalle.

Mais que faire des événements qui n’ont pas leur place définie dans le temps, des événements arrivés trop tard (…) et qui restent sur le carreau, non rangés, suspendus en l’air, sans abri, égarés ?

Le temps serait-il trop exigu pour contenir tout ce qui se passe ? Peut-il arriver que toutes les places du temps soient prises ? Préoccupés, nous courons le long de tout ce train d’événements, nous apprêtant au voyage.

Bruno Schulz, « L’époque du génie » (Le Sanatorium au croque-mort)

 

Le dispositif scénique est un espace clos circulaire (une « chambre grande comme le monde »), avec un plateau central entouré de gradins dans lesquels sont ménagés quatre accès.

 

 

Les Philosophes se déroule en trois temps, qui constituent autant d’approches de l’univers de Bruno Schulz :

 

  1. Les Philosophes. Exposition (30 minutes)

Nos créatures (…) auront des rôles courts, lapidaires, des caractères sans profondeur. C’est souvent pour un seul geste, pour une seule parole, que nous prendrons la peine de les appeler à la vie. (…) nous ne mettrons pas l’accent sur la durée ou la solidité de l’exécution, et nos créatures seront comme provisoires, faites pour ne servir qu’une seule fois.

Bruno Schulz, « Traité des mannequins ou le seconde Genèse » (Les Boutiques de cannelle)

Le spectateur accède d’abord à un parcours-installation, placé à l’extérieur (si possible autour) de l’espace scénique proprement dit, et comportant 24 séquences comme autant de tableaux vidéo, d’une durée de 30 minutes chacune.

Après quoi, le public est invité à prendre place sur les gradins.

 

  1. Les Philosophes. Film (30 minutes)

Un film (réalisé en vidéo) est projeté sur quatre panneaux disposés, comme les quatre faces verticales d’un cube, autour du plateau central.

 

L’esprit de la nature est au fond un grand conteur. C’est lui qui est la source des fables, des romans et des épopées. (…) Il suffisait de tendre ses filets sous le ciel chargé de fantômes, de ficher en terre un mât que le vent faisait chanter, et bientôt autour de son sommet des lambeaux de romans pris au piège battraient des ailes.

Nous avions décidé (…) de créer un nouveau principe de vie, de recommencer le monde (…).

Ce devait être une citadelle, une place fortifiée dominant la région, à la fois rempart, théâtre et laboratoire de visions. La nature tout entière devait être attirée dans son orbite. Comme chez Shakespeare, le théâtre se confondait avec la nature dont rien ne le séparait, il était enraciné dans la réalité, ses éléments lui donnaient impulsions et inspirations, son rythme était celui de la marée basse et de la marée haute des circuits naturels.

Bruno Schulz, « La république des rêves » (Les Boutiques de cannelle)

 

Tourné en extérieurs, essentiellement dans une forêt, le film “représente” la réminiscence d’un passé, antérieur et extérieur au temps et à l’espace de la performance qui va suivre, comme à ceux de l’exposition qui précède.

 

  1. Les Philosophes. Performance (50 minutes)

« Tout déborde ses propres limites, dure un instant sous une forme donnée pour l’abandonner à la première occasion. Dans les mœurs, les comportements de cette réalité, apparaît un principe, celui d’une mascarade universelle. La réalité prend certaines formes uniquement par jeu. Quelqu’un est homme, quelqu’un d’autre cafard, mais aucune de ces formes n’atteint l’essence, elles ne sont qu’un rôle momentanément adopté, une peau qui sera bientôt rejetée. On pose ici le monisme de la matière pour laquelle les objets ne sont que des masques. La vie de la matière consiste à user une quantité infinie de masques, et l’essentiel de la vie, c’est cette circulation des formes. C’est pourquoi la matière dégage une aura d’ironie universelle : c’est l’atmosphère des coulisses où les acteurs débarrassés de leurs costumes rient aux larmes de leurs rôles pathétiques ou tragiques. »

(Bruno Schulz, lettre à S.I. Witkiewicz, Correspondance et essais critiques)

 

INSTALLATION, FILM, PERFORMANCE - TROIS PROPOSITIONS DRAMATURGIQUES

Schulz était donc à la fois artiste et écrivain. Les débuts de son œuvre graphique (picturale) remonte à l’enfance : « Je ne savais pas encore parler que je couvrais déjà tous les papiers et les marges des journaux de gribouillis qui éveillaient l’attention de mon entourage », écrit-il à Witkiewicz(2). En revanche, on ne sait pas exactement quand il commença à écrire ni de quand datent ses premiers récits(3).

Quoi qu’il en soit, Schulz « s’est écrit » dessinant et certains de ses dessins traduisent son rapport à l’écriture. Dans la même lettre à Witkiewicz, il s’explique sur la continuité entre sa pratique du dessin et de l’écriture : « Ce ne sont que des tranches séparées d’une même réalité. Le matériau, la technique, jouent ici un rôle sélectif. Pour des raisons d’ordre technique le dessin impose à l’artiste des limites plus étroites que l’écriture. C’est pourquoi je crois m’être exprimé plus pleinement dans la prose. »

Ainsi, dans Les philosophes, une même réflexion se poursuit, une même démarche et une intention égale sous-tendent et animent les trois propositions dramaturgiques, indépendamment du support et du médium employé.

La diversité des « matériaux et techniques » (24 tableaux-vidéo, un film, une performance) déployés dans trois espaces-temps différents, qui participe à la tentative de briser la linéarité inhérente au déroulement de tout spectacle, se rapporte à la conception qu’avait Schulz des qualités de la matière et de l’ambiguïté de la forme.

La matière possède une fécondité infinie, une force inépuisable et en même temps une puissance de séduction qui nous pousse à la modeler. Dans les profondeurs de la matière se dessinent des sourires imprécis, des conflits se nouent, des formes ébauchées se condensent. Elle ondoie tout entière de possibilités inachevées qui la traversent de frissons vagues. (…)

Privée d’initiative propre, malléable et lascive, docile à toutes les impulsions, elle constitue un domaine sans loi, ouvert à d’innombrables dilettantismes, à la charlatanerie, à tous les abus, aux plus louches manipulations démiurgiques. (…)

Il n’y a pas de matière morte (…) : la mort n’est qu’une apparence sous laquelle se cachent des formes de vies inconnues. Leur échelle est infinie, leurs nuances sont inépuisables.

Bruno Schulz, « Traité des mannequins ou le seconde Genèse »

Enfin, la réalisation et la projection d’images filmiques dans Les philosophes font référence à la fascination de Schulz pour le cinéma.

 

 

(1) La Classe morte de Tadeusz Kantor et, plus largement, son Théâtre de la mort se réfèrent explicitement à Schulz. À ce sujet, Kantor déclarait en 1976 : « Toute notre génération avait en fait mûri à l’ombre de Schulz, mais ensuite beaucoup l’ont oublié ou plutôt ne l’ont jamais évoqué. […] Les affinités avec Schulz, la continuation de sa tradition ne se sont imposées à nous qu’au cours de la décennie actuelle. C’est le chemin menant de l’informel au manifeste des “emballages” qui m’a conduit à la “réalité dégradée” – catégorie qui, sur le plan polonais, a Bruno Schulz pour l’un des créateurs. »

(2) Plus tard, il étudie l'architecture (1910-1914), puis les beaux-arts, et commence à exposer dès le début des années vingt.

(3) Sans doute des années vingt également ; mais, à l'exception de quelques lettres officielles, aucun écrit daté antérieur aux années trente n'a été retrouvé.

 

Myriam Blœdé

Les Philosophes au Festival d’Avignon

Élégance des corps, grâce des mouvements, douceur des gestes, tels sont les signes distinctifs des chorégraphies de Josef Nadj. L'artiste de culture hongroise, qui a le talent de magnifier les plateaux et de sublimer la danse, de faire de ses rêveries intimes des poèmes inouïs. Ses spectacles, sombres et lumineux, captivent les regards et entraînent vers des rivages insoupçonnés ceux qui contemplent les courbes et les détours qu'il trace, de sa longue et frêle silhouette sur les scènes. On sort de ces arabesques magiques apaisé, serein et pas très loin, finalement, d'une certaine idée du bonheur. Avec les Philosophes, sa dernière pièce inspirée des écrits de l'auteur polonais Bruno Schulz, Nadj affirme une maturité nouvelle. Celle d'un homme qui peut aujourd'hui se retourner sereinement sur sa vie, s'alléger des questions inutiles, prendre congé du passé puis se remettre en marche, tourné vers un avenir qui a des airs de recommencement. Schulz aura été la main tendue du philosophe lucide à l'artiste qui ne cesse de remettre son talent à l'épreuve. Le spectacle, en trois temps, est une initiation progressive pour accéder à la sagesse de Schulz qui démarre par une exposition, se poursuit par une projection vidéo et se conclut par la danse. Entre violons et vidéo, avec ironie et humour, la représentation acheminera les spectateurs sur les pas dansés de ceux pour qui il n'y a pas d'existence sans point d'interrogation.

 

Festival d’Avignon, Archives

Dates passées :

 

14-16 mai 2009

MC2

Grenoble (FR)

 

3-6 novembre 2007

Uniter

Bucarest (RO)

 

28-30 octobre 2006

Teatr Dramatyczny

Varsovie (PL)

 

28 mars – 7 avril 2006

Lapostrophe

Gonesse (FR)

 

4-8 octobre 2005

Dance Umbrella

Londres (UK)

 

11-19 juin 2004

Le Lieu Unique

Nantes (FR)

 

1-5 juin 2004

Le Volcan

Le Havre (FR)

 

19-23 mai 2004

ATER, Teatro La cavallerizza

Reggio Emilia (IT)

 

16-18 septembre 2003

Bitef Theatre

Belgrade (RS)

 

19 mai – 7 juin 2003

Théâtre de la Ville

Paris (FR)

 

10-25 octobre 2002

Scène Nationale d’Orléans

Orléans (FR)

 

24-28 septembre 2002

Concertgebouw

Bruges (FR)

 

6-24 juillet 2002

Festival d’Avignon, Château Blanc

Avignon (FR)

 

5-7 décembre 2001

Palais des Festivals

Cannes (FR)