Hommage à Henri Michaux

Chorégraphie et scénographie

Josef Nadj

 

Composition musicale

Akosh Szelevényi et Szilárd Mezei

 

Assistante à la chorégraphie

Mariko Aoyama

 

Conception des lumières

Rémi Nicolas assisté de Christian Halkin

 

Réalisation de la Scénographie

Michel Tardif et les Ateliers du Festival d’Avignon

 

Décoratrice

Jacqueline Bosson

 

Costumes

Yasco Otomo, assistée de Fabienne Orecchioni, Francine Ouedraogo, Sayo Maeda et Françoise Yapo

 

Conception Vidéo

Thierry Thibaudeau

 

Danseurs

Guillaume Bertrand, Istvan Bickei, damien Fournier, Peter Gemza, Mathilde Lapostolle, Cécile Loyer, Nasser Martin-Gousset, Josef Nadj, Kathleen Reynolds, Gyork szakonyi, Ikuyo Kuroda (Cie BATIK), Mineko Saito (Cie Idevian Crew).

La compagnie Butô « Dairakudakan » : Ikko Tamura, Pijin Neji, Tomoshi Shioya, Yusuke Okuyama

 

Durée

80 minutes sans entracte

 

Coproduction

Centre Chorégraphique National d’orléans, Festival d’Avignon, Setagaya Public Theatre (Tokyo), Théâtre de la Ville – Paris, Emilia Romagna Teatro Fondazione (Modena), avec le soutien du Carré Saint-Vincent – Scène Nationale d’Orléans, DeSingel (Anvers) et de Cankarjev Dom (Ljubljana), avec l’aide du programme « Performing Arts japan » de la Fondation du Japon et du programme Culture 2000 de l’Union européenne, le concours de Kirin Brewery Co, Shiseido Co, Air France.

 

« Asobu » est réalisé grâce au soutien de la Région Centre.

 

Ce spectacle est dédié à Thomas Erdos.

 

Création

Cour d’honneur du palais des papes – Festival d’Avignon – le 7 juillet 2006

« Asobu » convie à nouveau ma terre d’origine (…). C’est pour moi un point de départ pour aller vers cet ailleurs dont parle Michaux. Au fond, cette évocation d’un lointain a lieu sur deux fronts : mon univers et celui de l’écrivain. Plus précisément, Asobu s’organise autour de l’Orient que Michaux et moi-même avons exploré. La composition de la troupe reflète également ce monde lointain puisque je me suis entouré de six danseurs japonais en plus de la dizaine d’interprètes de ma compagnie. L’orchestre, présent sur scène, est formé de musiciens originaires de pays de l’Est. Parmi les écrits de Michaux qui évoquent ce monde autre, il y a, bien évidemment, « Un Barbare en Asie », en même temps que les minuscules histoires dans lesquelles il narrait les moeurs de peuples infimes qui n’existent pas. Nous voulons – engendrer une sorte de tribu imaginaire qui élabore ses propres rites.

Josef Nadj

Asobu vu par Myriam Blœdé

J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir.

Là est l’aventure d’être en vie.

Henri Michaux (Passages)

 

Le sentiment de « complicité » que ressent Josef Nadj à l’égard d’Henri Michaux remonte à plusieurs années : ainsi, en 1999, Michaux s’était déjà vu ménager une place, discrète, dans Le Temps du repli.

Les points de rencontre entre ces deux artistes sont nombreux et pour certains manifestes – à commencer par leur prédilection commune pour le rythme, la musicalité, ou par les relations qu’entretient le chorégraphe avec la peinture et la poésie, et réciproquement par la réflexion qu’a constamment poursuivie le peintre et poète au sujet de l’espace, du geste et du mouvement.

Plus précisément, parmi les motifs qui ont incité Nadj à consacrer Asobu, sa prochaine création, à Henri Michaux et qui ont orienté sa conception de ce projet, on peut mentionner l’attrait pour l’« ailleurs » et la pratique du voyage, mobile ou immobile ; le défi personnel voire la recherche de ses propres limites comme moteur de l’action ou de l’expérience ; la notion de passage, d’un lieu ou d’un langage, d’un médium à un autre ; la Fable des origines, titre de l’un des premiers textes de Michaux et thématique majeure, récurrente dans son œuvre, qu’il décline dans de multiples réinventions du monde et dans des créations de mondes, de contrées, de mythes imaginaires ; l’extrême concentration sur l’intériorité ou encore sur le fragment, le détail, l’infiniment petit. Enfin, cette tension entre Orient et Occident qui les anime tous deux et dans laquelle l’Orient est envisagé comme un horizon (géographique, social), un lointain, et surtout comme une « civilisation », une constellation de cultures millénaires.

Cette pièce qui réunira des danseurs japonais (quatre butôkas et deux danseuses contemporaines) aux interprètes de la compagnie et qui sera l’occasion de réaliser c’est-à-dire de mettre en jeu cette tension, se concentrera donc sur l’auteur du Barbare en Asie (1933) et de Poteaux d’angle (1981) – l’un des ultimes recueils de Michaux dans lequel, selon Nadj, il « touche » le taoïsme et d’une certaine manière rejoint ainsi l’un des textes fondateurs de la sagesse chinoise, Le Livre des Transformations ou Yi King. Or, Nadj rappelle que les deux derniers hexagrammes (63e et 64e) du Yi King s’intitulent respectivement « Après la traversée » et « Avant la traversée ».

C’est dans cette perspective qu’Asobu est conçue comme une traversée de l’œuvre d’Henri Michaux. À l’exception des voyages accomplis par le poète, et particulièrement de ses voyages en Orient, très peu d’aspects de sa biographie seront pris en compte. En revanche, le thème de la « traversée » dans son sens concret, physique, et intellectuel, symbolique, voire mystique, est essentiel.

 

Myriam Blœdé

Asobu vu par Irène Filiberti

Entrer dans le « jeu » – « asobu » en japonais – , dans ses multiples dimensions, est pour Josef Nadj un nouveau pari envers la scène et la geste qui se déploie dans l'ensemble de son œuvre. Après un fabuleux dialogue entre musique et danse créé l'an passé, Last Landscape, entièrement tourné vers l'acte du peintre et l'écriture musicale – couleurs et variations développées en proche complicité avec le compositeur russe Vladimir Tarasov –, le chorégraphe revient à l'une de ses attitudes favorites : étudier la vie et l'œuvre d'un auteur pour tisser des correspondances imaginaires avec celui-ci et son propre questionnement artistique, le corps, le mouvement, la poésie et l'image.

Depuis longtemps, les œuvres d'Henri Michaux fascinent le chorégraphe, et cela pour deux motifs primordiaux : le poète emprunte les voies du dessin, les taches, pour creuser le sens même du langage, et il a recours au voyage pour inventer ces peuples imaginaires, ces petites tribus insolites qui surgissent telles des apparitions visuelles.

Tisser « la fable des origines », titre de l'un des premiers textes de Michaux, est parmi les thèmes communs aux deux artistes, le chorégraphe allant sans cesse puiser, comme un retour à la source, la matière de ses créations dans sa région d'origine, matière qu'il métamorphose en l'imprégnant d'éléments venus d'ailleurs, issus d'autres

cultures et langages artistiques. Henri Michaux a fait le voyage vers le Japon et en a tiré son récit Un barbare en Asie. Josef Nadj, lui, part de Kanizsa pour se rendre au pays du Soleil-Levant et crée Asobu. Un voyage réel mais aussi métaphorique, à travers le fleuve, la Tisza, qui longe sa ville natale Kanizsa et invite constamment au déplacement sur ses eaux paresseuses.

Aussi, Josef Nadj a décidé, pour cette création, d'intégrer à sa compagnie six danseurs contemporains japonais, dont quatre formés au butô. Au nombre de vingt-quatre, les interprètes, danseurs et musiciens, dont le compositeur Vladimir Tarasov, se fondent dans le paysage scénique imaginé par le chorégraphe. Costumes et mannequins contribuent aux énigmatiques effets de transformation qui les animent.

Les corps se fondent les uns dans les autres, se déforment, roulent, gisent, s'élèvent ou chutent, révélant d'autres mondes étranges et intérieurs, un foisonnement, une accumulation de matière, des effets de masse, de densité, qui focalisent le regard. Et que la danse projette tout à coup dans l'espace de la Cour d'honneur, sur toute l'étendue de l'immense plateau, qui se fait horizon, en accueille l'éclatement, l'envol ou le fourmillement.

Un travail de regard, de vision qui tels une esquisse, un trait, un tracé étend son geste jusqu'à l'épure ou la disparition. Asobu est conçu à la façon d'une traversée. Un voyage dans le monde des corps et de la matière.

 

Irène Filiberti pour le Festival d’Avignon

Asobu vu par Rosita Boisseau

Joseph Nadj ensorcelle Avignon

 

Le chorégraphe, artiste associé du Festival, a pris possession de la Cour d'honneur avec "Asobu", inspiré par Henri Michaux.

 

Des sons de clochettes se dissipent dans le vent léger qui court sur le plateau de la Cour d'honneur du Palais des papes. Il gonfle le pantalon du mannequin au visage bandé assis à une table en train d'attendre. Le dîneur solitaire fait une tête d'enterrement. Les motifs de prédilection du chorégraphe et plasticien d'origine hongroise Josef Nadj sont à leur poste : la table, le pantin défiguré, la réversibilité vie-mort. Sans compter les palissades en bois qui bordent un côté de la scène tandis qu'une petite estrade carrée se dresse à l'opposé. Que la sarabande commence !

 

Vendredi 7 juillet, Asobu ("jeu" en japonais), de Josef Nadj, artiste associé de l'édition 2006 du Festival, a ramassé dans un mouvement ample, une respiration dilatée, les fragments d'un rêve surréaliste tissé des textes d'Henri Michaux (1899-1984), auquel la pièce rend hommage. Dans une montée gestuelle et sonore, seize interprètes et quatre musiciens, tous habillés en noir et gris, ont donné au mot "sortilège" une saveur inédite où l'obscurité et la beauté de l'humain s'équilibrent dans un furieux tiraillement.

 

Pourquoi le Japon ? Pour Michaux, d'abord. Après Raymond Roussel, Bruno Schultz ou Georg Büchner, c'est le voyageur-écrivain auquel s'arrime Josef Nadj dans Asobu. Pour le soutenir au cours de son périple spectaculaire, dans ce qui ressemble toujours peu ou prou à une plongée introspective, Nadj a élu Michaux, partenaire mental de longue date dont la proximité fait ici fructifier ses fantasmes.

 

Michaux a traversé l'Europe et l'Asie pour se poser au Japon avant la seconde guerre mondiale. Nadj travaille régulièrement au Japon et a choisi six danseurs nippons pour participer à Asobu. Mais l'emprise de Michaux ne s'arrête pas là. Il peignait et dessinait. Nadj aussi. Le chorégraphe aime visiter les galeristes parisiens possédant des oeuvres du poète. Le trait fourmillant de l'un n'est pas sans rappeler le coup de plume minutieux et dense de l'autre.

 

Sur un plateau dégagé dans sa quasi-totalité, Josef Nadj donne libre cours à sa fureur de danser, traçant des déplacements de groupe ou des échappées en duo savamment articulés. La femme pelotonnée dans les bras de l'homme ou celle le surplombant telle une vigie s'inscrivent d'ores et déjà parmi les vignettes rares de l'album d'images de Josef Nadj.

 

Idem les solos féminins, qui n'ont besoin de rien pour griffer l'air en rêvant de le caresser. Sculptural, le geste chorégraphique recycle les corps pour faire advenir des créatures imaginaires qu'un jeu d'ombres sublime en monstres de parade.

 

 

SEUIL APRÈS SEUIL

 

Josef Nadj est un être partagé, morcelé. Sa danse part en éclats, cassant l'interprète sans le démantibuler. Son théâtre d'images aussi. Sa structure en abyme, imbriquant des scènes les unes dans les autres comme des poupées gigognes dont l'air de famille n'empêche pas d'infimes différences, entrechoque les associations poétiques que seul un rêveur effréné doublé d'un insomniaque peut imaginer. Seuil après seuil, les personnages s'enfoncent, s'ingénient d'un coup de tête à repousser le cauchemar qui pointe derrière le leurre de la réalité. Il y a toujours chez Nadj le revers de la vie qui s'exprime dans un sursaut de lucidité.

 

La question du visage, cher à Michaux, se concentre chez Nadj dans la figure du pantin. Enveloppé façon momie prête à être enterrée ou entièrement dissimulé par un foulard pour un rituel nippon revu et corrigé, le visage, ce messager ouvert de la personne, avance voilé, brouillé. Le solo autoportrait de Nadj, créée en 2002, ne s'intitulait pas par hasard Journal d'un inconnu, soulevant le point d'interrogation de l'identité ou de celle que l'on s'imagine posséder.

 

Battant au rythme martelé de la musique signée par Akosh Szelevenyi et Szilard Mezeï (deux semaines avant la création, le complice-musicien Vladimir Tarasov, perle rare dans l'accompagnement-live du chorégraphe, a été débarqué du spectacle), Asobu se déchiffre pas à pas comme une énigme sans solution. Sur des percussions fines ou épaisses, avec contrebasses, flûte et violon, le "jeu" se maintient pendant plus d'une heure quinze, intense, fertile (presque trop vers la fin), comme si Nadj se prenait lui-même en otage. Les accents jazzy barrissants de cette complainte tendue hurlent le prix à payer pour rester bien vivant.

 

"J'écris pour me parcourir, disait Michaux. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie." Depuis la création de sa compagnie en 1986, six ans après avoir quitté sa Yougoslavie natale pour la France, Josef Nadj, nommé directeur du Centre chorégraphique d'Orléans en 1995, poursuit une oeuvre hantée par la connaissance de soi et l'irréductibilité du destin. Cyclique, Asobu perpétue avec une rare amplitude une boucle de naissance et de mort à l'horizon sans cesse repoussé. Pièce paradoxalement épurée, truffée pourtant de références, elle se lit comme le manifeste d'une conscience qui ne trouve de paix momentanée que dans l'action spectaculaire.

 

Pour sa première expérience dans la Cour d'honneur, Nadj a eu la veine d'une insolente distribution. Auprès des six Japonais nouveaux venus dans la troupe et parfaits agents déstabilisateurs, la présence résolue et puissante d'anciens a fait pencher la bascule. Les Hongrois Istvan Bickei, Peter Gemza, Gyork Szakonyi, ainsi que Kathleen Reynolds, Mathilde Lapostolle, Cécile Loyer et Nasser Martin-Gousset donnent un relief majeur à Asobu. Cette pléiade, qui tient tout simplement l'histoire de Nadj dans sa main, a offert une floraison superbement inattendue.

 

Rosita Boisseau – Le Monde 9 juillet 2006

Dates passées :

 

12 février 2007

Biwako Hall

Otsu (JP)

 

8 février 2007

Performing Arts Center

Matsumoto (JP)

 

26 janvier – 3 février 2007

Setagaya Public Theatre

Tokyo (JP)

 

7-9 décembre 2006

Centre d’Art International de Singel

Anvers (BE)

 

1-2 décembre 2006

La Filature

Mulhouse (FR)